top of page

Photographier ce qui résiste : une médiation par la symétrie en art-thérapie

  • Photo du rédacteur: Nadine Fauré
    Nadine Fauré
  • 20 avr.
  • 6 min de lecture

Photographie d’origine - série « Résiste » : végétation spontanée reprenant place dans l’espace urbain.




Quand une image devient un outil de travail

Il arrive qu’une photographie retienne l’attention sans chercher à séduire. Elle ne montre ni un paysage spectaculaire, ni une mise en scène. Elle capte simplement un détail du réel : ici, des herbes qui grimpent le long d'un poteau et envahissent un boîtier technique, en pleine ville, comme une reprise discrète du vivant dans un espace pensé pour autre chose.


En art-thérapie, la photographie peut être utilisée comme médiation visuelle. Qu’elle soit prise, choisie ou retravaillée dans le cadre de l’accompagnement, elle peut servir à observer, organiser et mettre en mots. Les travaux sur l’art-thérapie visuelle montrent des bénéfices possibles sur certains indicateurs de santé et de bien-être, même si les résultats restent hétérogènes selon les publics, les méthodes et la qualité des études (1).



Regarder autrement ce qui est déjà là

Photographier ce qui insiste. Une fissure, une pousse, une matière, une forme de débordement, une trace de résistance. Le travail ne consiste pas à chercher "une belle image", mais à repérer ce qui, dans l’environnement ordinaire, fait signe.


Ce premier temps est déjà thérapeutique. Il demande de ralentir, de choisir, de cadrer, de reconnaître qu’un élément du réel nous a arrêtés. Des études sur l’attention portée à la nature montrent qu’un fait aussi simple que remarquer les éléments naturels du quotidien, et noter ce qu’ils éveillent, peut soutenir le bien-être et l’espoir. D’autres travaux suggèrent aussi qu’une brève activité photographique tournée vers le paysage ou l’environnement peut contribuer à réduire le stress mental (2).


Ici, le sujet n’est pas "la nature" au sens grandiose du terme. Ce sont ses retours modestes : ce qui repousse dans les marges, ce qui revient sans autorisation, ce qui vit là où l’on ne l’attendait pas.



Pourquoi passer par l'image

La photographie a ceci de précieux qu’elle permet d’approcher ce qui ne se dit pas encore clairement. Elle évite de forcer d’emblée un discours sur soi. Elle offre un détour. On ne commence pas par expliquer son vécu ; on commence par regarder, choisir, montrer, décrire.


Les travaux sur le photovoice (3) et la photographie participative vont dans ce sens. Ils montrent que l’image peut aider certaines personnes à exprimer plus finement leurs émotions, à enrichir leur récit et à donner forme à des expériences qui resteraient plus floues dans la seule parole spontanée. La littérature sur la photographie participative en santé mentale évoque aussi des effets possibles d’expression, de mise en sens et d’empowerment, tout en rappelant que les preuves restent encore inégales selon les dispositifs (4).


L’enjeu, en séance, n’est donc pas de "parler de la photo", mais de se servir d’elle pour déplacer le regard.



Ce que fait la symétrie

Dans ce cadre, l’image est ensuite travaillée par duplication, reflet, retournement et mise en axe. C’est là qu’intervient la symétrie.


Ce choix n’a rien d’anodin. La symétrie est un signal particulièrement saillant pour le système visuel humain. Elle facilite la perception d’un ensemble, attire l’attention sur une forme, et peut faire émerger une organisation là où l’œil voyait d’abord un détail dispersé. Des travaux expérimentaux montrent que la réponse cérébrale à la symétrie peut être déclenchée non seulement par des formes abstraites, mais aussi par des fleurs et des paysages (5).


Mais cette donnée appelle immédiatement une nuance essentielle : la symétrie n’est pas un idéal universel. Dans certaines catégories d’images, notamment les paysages, les formes naturelles non parfaitement symétriques peuvent être préférées. Cela compte beaucoup en art-thérapie, car le but n’est pas de corriger le vivant ou de le rendre plus "parfait". La symétrie n’est pas ici une norme. C’est un outil temporaire de structuration perceptive. Elle sert à faire apparaître un axe, un équilibre, une tension, parfois même un conflit entre ordre et débordement (6).





Première mise en symétrie : l’image cesse d’être seulement documentaire ; elle commence à produire une forme.




De la photographie à l'infographie : faire émerger une forme

Une fois l’image mise en symétrie, quelque chose change. Le regard ne lit plus seulement "des herbes sur un boîtier urbain". Il commence à voir une architecture, un masque, un blason, une figure organique, presque une présence.


Ce basculement est central. Il ne relève pas d’un simple effet graphique. Il permet de travailler la manière dont l’esprit organise le monde visible. Une masse peut devenir forme. Une dispersion peut devenir composition. Un détail périphérique peut devenir centre. Ce déplacement est précieux pour des personnes qui vivent intérieurement du morcellement, de la surcharge, de l’indistinction ou de la confusion. L’image ne résout rien à leur place, mais elle donne un support pour penser autrement ce qui était jusque-là vécu en vrac.





Seconde transformation : la densification de la symétrie crée un effet de noyau, de centre, de condensation.




Une médiation concrète en séance

Cette approche est proposée en plusieurs temps, à partir d’une thématique choisie en fonction de la personne et de ce qu’elle traverse. Je peux l’accompagner de bout en bout, ou laisser place, à certains moments, à un temps plus silencieux et introspectif. La personne photographie alors un détail de son environnement en lien avec ce qui se travaille en séance. Elle choisit ensuite un cadrage, puis transforme l’image par symétrie. Enfin, vient le temps d’observer ensemble ce que cette transformation fait apparaître, ressentir ou comprendre.


Le travail peut alors s’appuyer sur des questions simples, lorsque la verbalisation n’est pas spontanée. Voici quelques exemples :


Que voyez-vous ?

Qu’est-ce qui vous attire ?

Qu’est-ce qui prend le plus de place ?

Voyez-vous un centre ?

Qu’est-ce qui paraît protégé ?

Qu’est-ce qui paraît enfermé ?

Qu’est-ce qui semble vouloir sortir ou grandir ?


On ne plaque pas une interprétation. On accompagne une lecture. L’image devient alors un appui pour articuler perception, émotion et langage. Dans cette logique, la transformation visuelle n’est pas un simple embellissement, même si la recherche de "son beau personnel" peut aussi avoir sa place. C’est avant tout une opération de mise en forme.


Ce point rejoint un autre aspect bien documenté : l’activité de création visuelle elle-même peut avoir un effet régulateur. Une étude souvent citée a montré, par exemple, qu’une séance de 45 minutes d’art-making était associée à une baisse du cortisol chez environ 75 % des participants, indépendamment de leur niveau artistique initial. Cela ne permet évidemment pas de promettre un effet identique en séance pour tout le monde, mais cela conforte l’idée que créer agit aussi sur le plan physiologique (7).





Montesquieu, Essai sur le goût - Des plaisirs de la symétrie, ou comment on aime à la fois l'ordre et la variété




Ce que cette pratique travaille réellement

Photographier, cadrer, transformer, observer, nommer : ces gestes, parfois simples, engagent en réalité des processus complexes. Ils mobilisent l’attention, la sélection, l’organisation visuelle, l’association symbolique, la mise en mots et parfois la capacité à tolérer ce que l’on découvre.


Cette proposition ne constitue pas, à ce jour, un protocole standardisé validé en tant que tel. Elle s’inscrit plutôt dans une innovation de pratique informée par la recherche : elle croise les apports de l’art-thérapie visuelle, de la photographie participative, des études sur la symétrie et des travaux sur les effets du contact attentif avec le vivant. C’est précisément ce croisement qui la rend féconde.





Composition finale : répétition, expansion, effet de motif et de persistance ("on s'arrête lorsqu'on le décide").





Voici une vidéo consacrée à la symétrie au cinéma.

Elle est accompagnée d'une musique composée par Hans Zimmer.

Zimmer fait partie de ceux qui savent traduire en musique les émotions. Et les provoquer.







Annexes

(1) Thérapie visuelle active et résultats de santé : une revue systématique et une méta-analyse. Les auteurs concluent à des bénéfices possibles de l’art-thérapie visuelle, avec une littérature encore très hétérogène. Source


(2) Testing the noticing nature intervention during winter months. L’attention portée aux éléments naturels du quotidien est associée, dans cette étude, à un gain de bien-être même en hiver. Source


(3) La démarche photovoice à titre d'outil de changement social auprès des jeunes de la rue. "À travers les discours des participants, il a été possible de constater que le projet Photovoice a suscité chez eux une réflexion élargie et un travail d’introspection." Source


(4) L'impact de la photovoix sur le rapport d'émotions chez les personnes présentant des symptômes physiques persistants : Résultats d'un essai expérimental. Ce travail suggère que le photovoice peut enrichir l’expression émotionnelle et favoriser un rapport plus nuancé aux affects. Source 


(5) The Extrastriate Symmetry Response Can Be Elicited by Flowers and Landscapes as Well as Abstract Shapes. Cette étude montre que la réponse visuelle à la symétrie ne concerne pas seulement les figures abstraites. Source


(6) Symmetry preference in shapes, faces, flowers and landscapes. Les auteurs montrent que la préférence pour la symétrie varie selon les catégories d’images ; dans les paysages, les versions naturelles peuvent être préférées. Source


(7) Reduction of Cortisol Levels and Participants’ Responses Following Art Making. Une séance d’art-making de 45 minutes a été associée à une baisse du cortisol chez environ 75 % des participants. Source



bottom of page