La leçon du piano
- Nadine Fauré

- 14 avr.
- 3 min de lecture

Composition à partir d’éléments de la garrigue des Corbières (1)
Il suffit parfois d’une musique pour que le paysage intérieur réapparaisse.
Écoutez mon histoire :
Dans le petit village des Corbières, terre de mes racines maternelles, il y avait une histoire de piano qui alimentait les discussions des langues de peille.
Mais peut-être ne connaissez-vous pas cette expression ? Alors je vais vous l’expliquer.
La « peille », c’est la serpillère. Ma grand-mère disait " je vais passer le pelhòt". Ce qui signifiait que je devais tourner les talons pour ne pas faire de traces sur les tomettes en terre rouge. J’en profitais pour aller gambader dans la garrigue, mon terrain de jeu favori.
Quant à une langue de peille, c’est une personne qui, faute d’activité intense dans son quotidien - généralement, parce que certaines personnes savent cumuler plusieurs activités - c’est un individu, qui s’adonne à un sport demandant des années de pratique : le commérage.
Petite précision faite, revenons à ce piano.
Le piano passait dans un sens et puis dans l’autre, installé sur la remorque d’une voiture. Il traversait le village, dans un sens et puis dans un autre. Sa musicienne de propriétaire le promenait ainsi, d’une maison A à une B, téléguidée par les tumultes de sa vie amoureuse ainsi que les nécessités de son métier : elle était professeur de piano. Je pouvais alors entendre cette phrase que je ne comprenais pas : "Tiens, y en a qui se sont disputés cette nuit ! "
Comment pouvais-je faire le lien, du haut de mes 10 ans, entre un piano et une dispute ? Surtout nocturne. À 10 ans, la nuit, on dort. La vie des adultes me paraissait bien étrange.
Un jour, le piano n’a plus traversé le village. Alors on est passé à autre chose.
J’ai continué à gambader dans la garrigue en me promettant que moi aussi, un jour, j’aurais un piano.
Je l'ai acheté bien des années plus tard. Est-ce que son arrivée dans ma vie a un lien avec cette histoire qui m’a marquée ? Je ne le saurai jamais.
Ce que la musique fait à la mémoire
Cette histoire est vraie.
Comme souvent, celles que j’écris prennent naissance dans le réel.
Elle n’est pas seulement une madeleine, c'est un mécanisme très précis.
La musique a ceci de particulier qu’elle mobilise plusieurs zones du cerveau en même temps : la mémoire, bien sûr, mais aussi les émotions, le corps, le rythme interne.
Quand j'ai entendu la musique du film "La leçon de piano", ce n’est pas un souvenir qui est revenu. C’est une expérience entière qui s’est réactivée.
Les neurosciences parlent de mémoire épisodique associée à l’émotion. Et dans ce cas, l’émotion agit comme un marqueur puissant : elle fixe, puis elle réveille.
C’est pour cela que :
une odeur évoque une scène,
une musique fait revenir un moment entier,
parfois même avec des détails que l’on croyait oubliés.
La musique ne passe pas par le langage. Elle contourne. Elle traverse. Elle va chercher directement là où le corps a enregistré.
C’est aussi pour cela qu’elle est utilisée :
auprès de personnes atteintes de troubles de la mémoire,
dans des accompagnements émotionnels,
dans des pratiques de régulation du stress.
Dans mon approche Émo Earth, cela prend sens.
Je ne "mets pas de la musique". Je permets d'ouvrir un passage.
Un passage entre :
ce qui a été vécu,
ce qui est encore là,
et ce qui peut se transformer.
La musique devient alors moins un fond sonore qu’un point d’accès à soi.
Cette musique n’accompagne pas mon histoire. Elle en est l’origine.
(1) Un de mes Fýsimetría : des infographies puisant leurs origines dans les éléments de la garrigue, qui ont donné leur nom, par la suite, à mon carnet d’expression créative.





